Daniel Ichbiah
Etant journaliste depuis 1986, mais aussi auteur de livres, j'ai pu vivre la relation avec les médias avec trois points de vue :
Cela m'a permis d'observer de très nombreuses situations. Honnêtement, lorsque j'ai donné mes premières interviews en tant qu'écrivain, j'ai commis de nombreuses erreurs. Au fil du temps, j'ai appris à les repérer puis à les corriger..
Or, je m'interroge régulièrement.
Je vois régulièrement des personnalités d'envergure (notamment dans la politique), commettre certaines bévues. Des bévues parfois énormes.
A de nombreuses reprises, j'ai vu des femmes et hommes de talent réaliser le terrible tour de force de se saborder eux-mêmes de par la piètre qualité de leur prestation ! C'est souvent pénible à observer.
Par bonheur, j'ai également vu la situation inverse se produire. Ainsi, lorsque j'étais journaliste high tech, il existait une société que les journalistes détestaient, Lotus. Or, j'ai vu un attaché de presse brillant retourner la situation en l'espace d'une heure et demie ! Au sortir d'un simple déjeuner, l'attitude des journalistes s'était transformée. L'agressivité n'était plus au rendez vous.
Bref, je me suis dit qu'il serait bon de mettre par écrit ces trouvailles. Elles pourront vous être fort utiles à l'occasion de votre prochaine interview.
La plus grande erreur est la suivante : ne pas communiquer au bon public.
Le journaliste qui vous interviewe n'est pas votre public.
L'interview peut être un exercice périlleux car on peut aisément oublier ce facteur.
Or, le journaliste qui vous interviewe en radio ou en télé va sans doute créer une connivence.
Vous pouvez être tenté de lui parler de façon amicale et au travers de cette convivialité qui s'installe, laisser tomber vos défenses. Cette complicité peut vous desservir car on peut en venir à dire des choses que l'on ne dirait pas habituellement. C'est notamment ce qui est arrivé à Julie Armanet en 2025.
Là n'est pas tout. Cette convivialité est potentiellement risquée. Je l'ai vécue un jour lorsque j'intervenais sur RTL.
Il est possible que tôt ou tard tombe une question piège.
Si l'on s'est laissé entraîner dans la connivence, on peut alors, temporairement se retrouver désarçonné.
Le point essentiel qu'il faut tenter de garder à l'esprit est donc là.
Le journaliste qui vous interviewe n'est qu'un intermédiaire vers votre public. Il est un relais de communication vers le grand public.
Et donc, voici la marche à suivre :
Cette approche est plus facile à maintenir lorsque vous vous retrouvez sur une estrade, devant une salle et qu'un interviewer vous pose des questions. Il est alors aisé de répondre en intégrant le public puisqu'ils sont là, que vous pouvez les voir, même s'ils sont dans l'ombre.
Lorsque vous êtes dans une radio ou sur un plateau télé, l'exercice est moins évident puisque le spectacteur n'est pas visible, il est devant son poste.
Il faut donc s'astreindre, régulièrement, tout au long de l'interview, à se représenter ce public. Et garder à l'esprit que l'on parle à eux.
Cette façon de procéder n'est pas innée. Elle nécessite de travailler avec un coach et de s'exercer, s'exercer, jusqu'à ce qu'elle devienne une compétence.
Rien qu'avec cette règle, vous êtes en mesure de faire mouche. Mais ce n'est qu'un début.
Les meilleures interviews que j'ai données se distinguaient par un point : j'avais préparé ladite interview avec un coach.
Le coach joue le rôle du journaliste, il tente de vous piéger. Vous répétez votre discours, vous abordez chaque question, jusqu'à repérer une approche qui fait mouche. Vous prévoyez aussi ce que vous allez dire, ce que vous voulez à tout prix faire savoir à votre public, même si l'on ne vous pose pas de question là-dessus !
Durant cette préparation, vous pouvez faire ressortir :
Voici une interview que j'ai donnée et qui avait fait l'objet d'une préparation avec un coach.
L'avantage, lorsqu'on a préparé une interview, c'est que l'on sait où on veut aller. Par conséquent, les questions du journaliste ne sont qu'un prétexte pour l'emmener là où on le souhaite. On garde le contrôle de ce que l'on veut dire.
L'avantage de s'adresser à un public, plutôt qu'au journaliste ou à un interlocuteur avec lequel on débat, est que l'on peut mieux gérer les attaques.
Il ne sert à rien d'entrer en conflit avec son interlocuteur, c'est la meilleure façon de perdre le contrôle de son discours. Il faut donc l'éviter à tout prix. On peut perdre des minutes entières en controverse sans que cela amène quoi que ce soit de productif au niveau des messages que vous souhaitez faire passer.
Donc, la plupart du temps, le mieux est d'écarter l'attaque au plus vite et de remettre l'attention sur le message que l'on veut faire passer à son public. L'idéal consiste - ce n'est pas toujours possible - à transformer l'attaque en un point qui vous avantage.
Un exemple :
Le journaliste : Sur Youtube, une ancienne éditrice affirme que vous inventez vos anecdotes.
Vous : Honnêtement, certains événements que j'ai racontés, j'avais moi-même du mal à y croire. Par exemple, lorsque Michel Ancel raconte qu'à la fin des années 80, où il n'y avait pas Internet, il scotchait une disquette sous un siège particulier du train Montpellier - Paris, que le programmeur du jeu récupérait à la gare de Lyon. C'est toute la force d'un tel livre que de livrer ces milles détails incroyables qu'on ne pourrait tout simplement pas inventer !
Si vous êtes attaqué, lors d'un débat ou d'une interview, concentrez-vous sur votre public. Ramenez au plus vite l'attention sur les messages que vous voulez faire passez à votre public.
Là encore, ce type d'approche n'est pas inné. Il faut s'y exercer avec un coach jusqu'à ce que cela devienne une compétence.
De façon générale, trois facteurs sont essentiels si vous souhaitez que la presse parle de vous, demande régulièrement à vous interviewer :
Le premier facteur est le suivant : est ce que vous existez aux yeux des journalistes ?
Pour que la presse s'intéresse à vous ou à votre société, vous devez parvenir à exister dans leur esprit. C'est le premier point qu'il faut accomplir.
Certains emploient le terme anglo-saxon de "mind share" qui signifie que l'on parvient à occuper une place dans l'esprit des gens.
Il est facile d'en juger par vous-même. Si l'on évoque un sujet tel que les réalisateurs américains, des noms tels que Martin Scorsese, Steven Spielberg, Quentin Tarantino viennent spontanément à l'esprit.
De telles personnalités sont parvenues à exister dans l'esprit du public comme des journalistes. Si l'un d'eux annonce qu'il prépare un tournage, les médias vont s'empresser d'en parler.
En revanche, une réalisatrice avec une approche audacieuse telle que Josephine Decker, sera rarement citée, car elle n'existe pas dans l'esprit des grands médias. Avoir un gros succès n'est pas forcément essentiel, ainsi Ed Wood est devenu une petite légende en tant que réalisateur de " nanars ".
En tout cas, ce capital d'attention est la toute première chose à obtenir.
Un journaliste reçoit quotidiennement un grand nombre d'informations. Instinctivement, il va accorder un plus grand intérêt aux marques ou personnages qui lui apparaissent comme importants.
S'il doit traiter des actualités d'un domaine, il va privilégier, de manière inconsciente, les noms qui lui sont le plus familiers.
Il existe mille façon d'attirer l'attention des médias comme du public. Certaines peuvent être risquées. Voici divers exemples, sans préjuger de leur qualité propre :
Le deuxième facteur essentiel est le capital affection. Est-ce que l'on vous aime ou non ?
Une personnalité peut disposer d'un très fort capital d'attention. Toutefois, est-elle appréciée ?
Il existe des personnalités globalement appréciées de tous : Johnny Depp, Jean-Jacques Goldman, Sophie Marceau, Madonna, Florence Foresti, Thomas Pesquet, Jacques Dutronc…
Si de telles personnalités s'expriment, elles bénéficient dès le départ d'un a priori favorable.
Inversement, certaines personnalités sont fort connues et récoltent une grande couverture médiatique dès qu'elles s'expriment. Le problème, c'est que les journalistes guettent la moindre faute. Les articles qu'ils obtiennent sont souvent assortis de vertes critiques à leur égard. Le ton est à peu près le suivant :
"comment a-t-il osé dire cela ?"
"une fois de plus, il n'a pu s'empêcher d'étaler son mépris des petites gens"
"a-t-on le droit de s'exprimer ainsi lorsque l'on responsable d'un mouvement ?",
etc.
Et s'ils sont interviewés, le journaliste aura souvent un parti pris hostile.
Des exemples de personnalités généralement mal aimées : Kanye West, Dieudonné, Noel Gallagher d'Oasis, Eric Zemmour, Gérard Depardieu…
Ainsi donc, s'il est clair qu'une reconnaissance élevée peut engendrer un grand nombre de retombées média, il faut également faire en sorte de susciter une certaine affection.
Comment peut-on faire monter l'affection ? Il existe des recettes éprouvées. Il vous suffit d'observer ce que nous apprécions chez d'autres :
Si vous vous présentez de façon humble, si vous tenez des propos modérés, le journaliste peut développer plus aisément une sympathie à votre égard. Mieux encore, certains journalistes ont à cœur d'aider de jeunes artistes, des personnalités ou activités en émergence à se faire connaître - il leur arrive de s'en vanter par la suite ! Par conséquent, une attitude modeste est toujours préférable.
Prenons certains des exemples évoqués plus haut.
Jean-Jacques Goldman a mené une carrière à l'abri des coups d'éclat, n'est entré dans aucune polémique, mène des actions solidaires (comme pour les Restos du Cœur) sans se mettre en avant pour autant.
Sophie Marceau est appréciée pour son parler direct, une attitude naturelle, des rôles à la fois populaires et à contre-courant.
Florence Foresti dépeint assez souvent des situations que chacun de nous a pu vivre et fait preuve d'une grande auto-dérision.
Inversement, ce qui fait baisser l'affection est clair :
Il n'est sans doute pas nécessaire là encore de vous faire un dessin. Il nous suffit d'observer le comportement de personnalités qui se sont rendues détestables de la plupart d'entre nous.
Ainsi, celui qui prend le risque de déformer les faits met en péril le capital d'affection qu'il a pu constituer. Lorsque le journaliste découvre que les faits ont été maquillés ou déformés, il aura plaisir à assumer le rôle du chevalier blanc, qui rétablit la vérité.
Il est donc essentiel d'obtenir l'affection du public comme des médias.
Ce qu'il faut adopter comme une base de travail permanente, c'est que les journalistes reçoivent TROP d'informations. Ils sont sollicités de toutes parts.
Or, un journaliste a ses propres impératifs : il est là pour divertir le spectateur / le lecteur, lui faire découvrir des choses inattendues, insolites, apporter un scoop, un nouveau point de vue.
Et donc, ce qui intéresse le journaliste, tourne autour d'un événement remarquable.
Voici des exemples un peu extrêmes et inventés qui susciteraient un intérêt irrésistible des médias comme d'ailleurs du public :
Habituellement, il n'est pas nécessaire d'aller aussi loin pour que les médias considèrent qu'un événement remarquable est arrivé et qu'il faut à tout prix le couvrir. Si une élection a lieu, il s'agit en soi d'un moment suffisamment fort pour qu'il suscite une intérêt fort pour les personnalités politiques concernées.
Inversement, les événements qui suivent ne mériteraient pas d'informer la presse :
Il faut donc s'imposer à ne pas communiquer à tort et à travers. Contacter les médias de façon continue, sans raison, sans que cela ait un réel intérêt en vient à faire assimiler votre communication à du bruit de fond.
Il vaut mieux déranger les journalistes une fois tous les six mois avec l'annonce d'un événement remarquable que de les importuner régulièrement au sujet de non événements.
Si le journaliste est convié à un voyage de presse ou même à une simple conférence dans un endroit éloigné, il importe qu'il y ait au bout du compte une annonce d'envergure. S'il a la sensation de s'être déplacé pour rien, il reviendra bredouille et le bilan sera donc négatif de part et d'autre. Son rédacteur en chef n'appréciera pas qu'il se soit absenté sans rapporter quoi que ce soit d'intérêt pour le journal.
Au vu de ce que nous avons vu plus haut, voici diverses actions qu'il peut être bon d'entreprendre.
Un journaliste est souvent pressé. Il est courant qu'il ait un papier à remettre dans les heures qui suivent à sa rédaction. Lorsque tel est le cas, il vit "contre la montre". Il doit répondre à son rédacteur en chef et ce dernier est impatient d'obtenir les articles ou interviews qui lui sont dus !
Donc, si un journaliste demande à vous interviewer, revenez rapidement vers lui. Montrez-vous disponible, quand bien même votre emploi du temps serait chargé. Au pire, faites-lui savoir que vous n'êtes pas immédiatement libre et indiquez-lui à quel moment vous le serez.
Attendez-vous à ce qu'ils viennent vous chercher à la dernière minute, car bien souvent, ils travaillent dans l'urgence en vue de terminer un article dans les heures qui suivent. Mais telle est la règle du jeu ! S'ils savent qu'ils peuvent aisément compter sur vous pour produire un commentaire à chaud lorsque se produit un événement, les journalistes n'en seront qu'encouragés à vous appeler encore et encore !
Faites donc tout ce qui est possible pour faciliter le travail du journaliste. Cela pourrait se traduire de bien des façons:
. faites lui parvenir rapidement les photographies / le produit à tester demandés.
. s'il a besoin d'un d'un commentaire de dernière minute, mettez-vous en quatre pour qu'il puisse aisément l'obtenir,
etc.
Si vous enregistrez une vidéo ou participez à une interview, faites en sorte d'être filmé avec une belle lumière, au sein d'un décor esthétique et non distrayant. Etre incrustré dans un décor vous donne de l'importance. Les gros plans sont rarement valorisants pour la personne interviewée.
Il est bon d'avoir une connaissance du magazine ou du site d'information, de son positionnement, de son audience, de ce qu'ils ont accompli récemment…
Si vous manifestez un intérêt pour le domaine d'activité du journaliste, il sera tenté en retour de montrer un intérêt pour le vôtre.
Survendre une histoire est le plus souvent vain. Les journalistes seront plus sensibles à une approche mesurée et professionnelle.
Attaquer un concurrent est souvent contre-productif. Pire, si vous dénigrez un concurrent qui traverse une situation difficile, le journaliste peut avoir pour réflexe de le défendre.
Il est nettement préférable de consacrer votre temps de communication à vanter les mérites de vos propres activités ou solutions. Le journaliste est venu vous voir pour découvrir ce que vous avez à dire. Toute minute passée à parler d'autres personnages ou produits et à risquer d'éventuelles contre-attaques est autant de temps perdu.
Si vous êtes capable de vous exprimer sur des sujets divers, autres que ce qui concerne vous-même, votre parti ou votre société, vous allez générer un réel intérêt de la part du journaliste. Vous allez souvent découvrir que vous partagez une passion ou un intérêt commun avec le journaliste et cela améliore l'affection.
Si vous savez faire preuve d'humour et manifester une attitude décontractée vis-à-vis d'un journaliste qui vous a traité de façon peu agréable, il se sentira plus à l'aise à votre égard. Après tout, il importe qu'il continue de parler de vous, n'est ce pas ? Idéalement, si vous le rencontrez, vous pouvez évoquer la chose avec philosophie, ou faire une réflexion sincère sur combien vous respectez la liberté de la presse.
Bien évidemment, si vous estimez qu'un reportage est mensonger et que vous êtes en mesure de le prouver, vous pouvez choisir la voie légale. Mais parfois, un droit de réponse conséquent peut faire l'affaire.
Si un journaliste est un expert d'un domaine, évitez de vous aventurer sur ce terrain si vous n'êtes pas totalement sûr de votre fait. Ne l'oublions pas : le journaliste va tirer du plaisir à étaler son expertise et il serait dommage que cela soit à votre détriment.
Inversement, lors d'une interview ou d'une conférence de presse, un journaliste peut trahir une certaine méconnaissance du sujet, par des questions inappropriées. La tentation pourrait être forte de le lui faire sentir. Habituellement, un sentiment de solidarité entre journalistes prévaut. Il est donc préférable de manifester du respect et de lui répondre le plus courtoisement possible.
Les anecdotes ont ceci de bon qu'elles marquent un auditoire et sont faciles à mémoriser. Elles accentuent le côté humain d'une entreprise ou de ses dirigeants. Parfois, c'est la seule chose que retiennent les spectateurs à la suite d'une interview !
Lorsqu'un artiste, un homme politique, un chef d'entreprise est capable de lâcher ici ou là quelques compliments sur le travail accompli par un concurrent, il gagne l'image d'une personnalité d'envergure. Le journaliste va donc lui accorder un plus grand respect et se montrer plus réceptif à ce qu'il a à dire.
Résumons-nous.
Tous les points soulevés ici sont loin d'être naturels et il faut donc s'y exercer sans relâche, durant des heures si nécessaire, sous la supervision d'un coach.
Tout plein de succès dans vos relations avec les médias !
Journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies et la musique, Daniel Ichbiah a collaboré à la plupart des grands magazines de jeu vidéo et de high tech depuis 1986.
En tant qu'écrivain, j'ai été deux fois n°1 du classement général des ventes.
Avec :
et n°3 avec Michael Jackson, Black or White ? (en décembre 2014)