Bernard Werber biographie - interviews exclusives

Cette histoire est palpitante. Elle vous en fera voir de toutes les couleurs. Sa matière réside dans une dizaine d'heures d'interviews de Bernard Werber sur sa vie intégrale et aussi dans .

Elle sort sous deux formes :

Daniel Ichbiah

Bernard Werber avec Daniel Ichbiah - 2019

Interviews réalisées le :

Biographie

Le roman d'une vie - City Editions (2019)

Couverture provisoire  

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Présentation de la biographie
Extraits d'interviews réalisées pour le livre
L'incroyable histoire du roman 'Les fourmis'

L'introduction du livre Le roman d'une vie
Comment j'ai connu Bernard Werber
Les médias en parlent

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Interviews - transcription
Bernard Werber avec Daniel Ichbiah - 2019

Cette incroyable histoire, c'est la mienne - 2019


Bernard Werber, le roman d'une vie

Que dire… Il est bon que nous fassions ce travail avant que je perde la mémoire (rires).

Bernard Werber - 6 novembre 2018

Werber

Pour la première fois, Bernard Werber a accepté de se confier sur sa vie intégrale.

A partir du 6 novembre 2018, nous avons passé plusieurs après-midi au cours desquelles, il a remonté le fil de sa vie depuis le tout début (sa naissance en 1961) jusqu'à son nouveau livre Sa Majesté le Chat, sorti le 25 septembre.

Werber

Comme vous devez vous en douter, de nombreux biographes ont pu approcher Bernard Werber pour relater son histoire. Et il les avait poliment éconduits. Ce garçon a même envisagé un temps, de conter lui-même son épopée personnelle.

Pourtant, lorsque je l'ai contacté à ce sujet, à la fin de l'été 2018. Il m'a rapidement dit oui. Pour quelles raisons ?

En réalité, une forme de résonance s'est formée entre ce garçon et moi. Nous avons parfois eu des quêtes similaires, sur l'existence, sur la nécessité de protéger cette civilisation, les pensionnaires de sa faune. Ce sont des choses que l'on a du mal à expliquer avec cet outil limité que sont les mots.

Werber

Et oui… Les mots ne décrivent pas l'intégralité de la palette de ce que peut éprouver un individu, notamment dans sa relation avec les diverses formes vivantes.

En tout cas, il existe une sorte d'osmose, même si elle n'est là que certains sujets seulement.

Toujours est-il que Bernard Werber s'est livré avec force sincérité lors de la série d'interviews que nous avons menées...

Certains témoignages sont émouvants comme lorsqu'il évoque la maladie dont il est atteint depuis son adolescence et qu'il a réussi à surmonter. S'ils peuvent aider certains à améliorer leur propre vie et à voir les choses différemment, que dire... J'en serais ravi.

Werber

Deux livres ont été réalisés à partir de cette dizaine d'heures d'interviews :

Quel que soit le livre que vous choisirez, vous aurez du mal à lâcher tant Werber a vécu des aventures étonnantes !

Amitiés à tous.

PS : je serais ravi d'avoir vos échos sur cette biographie. Le lien pour me contacter se trouve au bas de cette page.

 

Bonus : Petit moment de gêne quand Bernard Werber me présente à son fils Jonathan comme son "biographe officiel".

Extraits audio d'interviews menées pour la biographie

Comme je vous l'ai dit, Bernard Werber m'a consacré une dizaine d'heures d'interviews. Nous avons couvert toute sa vie, de 1961 à 2019. Nous découvrons une vie aventureuse assez inattendue. Des récits qui vont vous tenir en haleine...

Des entretiens sur :

Années 60

Souvenirs avant l'âge de 1 an

Ecriture d'une première nouvelle : Souvenir d'une puce (1968)

Années 70

En classe de 3ème, un professeur interdit à Bernard Werber de s'intéresser aux équations d'Einstein.

Années 80

1981 : Séjour aux USA sans un sou en poche !

1983 : plongée sans filet dans la culture africaine

Années 90

Août 1991 : le voyage en Inde

Novembre 1999 : Le contact avec un dauphin

Années 2000

Septembre 2009 : le test de santé.

2019 : Sa Majesté les Chats | L'Encyclopédie du Savoir relatif et absolu sur les chats

Vidéo Youtube

Cette vidéo de 24 minutes regroupe plusieurs extraits d'interviews de Bernard Werber- sur la période allant de 1961 à 1991 - avec des illustrations et images diverses.
Interviews 2018 - 2019

L'incroyable histoire du livre Les Fourmis

A propos d'une anecdote sur l'histoire du roman Les Fourmis.

Je te le raconte aussi pour que cela existe quelque part.

Parce que personne ne connaît cette histoire...

Bernard Werber - 26 novembre 2018

werber et daniel

 

Voici quelques extraits choisis qui illustrent les grandes étapes de la genèse de Les Fourmis.

 

 

Premières expériences sur les fourmis (vers 1966)

Quelles étaient tes distractions durant les vacances d'été ?

L'été, mes parents m'envoyaient en colonie de vacances et, c'était l'horreur : impossible de dessiner, raconter des histoires.... Rapidement, j'ai proposé une alternative : passer juillet août dans la villa des grands-parents. Ils avaient une villa à la Côte Pavée - un quartier de Toulouse…

Certes, je m'ennuyais énormément à être seul dans cette villa pendant que grand-père s'occupait du jardin, J'ai donc trouvé deux activités.

La première, c'était Chapeau Melon et Bottes de Cuir avec Diana Rigg, qui était diffusé l'après-midi.

La deuxième, c'était d'aller dans le jardin avec des pots de confiture et tenter de mettre des fourmilières dans des pots que scellais…

Au bout d'un moment, j'ai compris qu'il leur fallait de l'air et j'ai donc percé des trous ! Puis j'ai vu comment les nourrir. Elles dépérissaient toujours du fait de l'absence d'une reine - ce que j'ai également compris.

C'est donc là que ta liaison avec les fourmis a démarré. Et tu t'intéressais à d'autres locataires du jardin ?

J'avais aussi des élevages de têtards - il y avait un fossé avec un marécage à côté. C'est là que j'ai vu avec surprise l'évolution à l'œuvre : les forts éliminent les faibles et ceux qui deviennent des grenouilles sont ceux qui ont bouffé tous les autres. Le monde de l'école ressemblait à celui des têtards : les plus gros dévorent les plus petits.

Cette image d'une société dure n'était pas celle des fourmis - elles aidaient les blessés, n'abandonnaient personne ; dès qu'il y avait un problème, il existait une solidarité.

Chez les fourmis, c'est que ce n'était pas la force qui importait mais l'alliance. On avait l'impression qu'ils étaient tous amis. C'était un spectacle séduisant.

 

 

1978 : une nouvelle sur les Fourmis

Grâce au magazine, j'ai fait connaissance avec Fabrice Coget un dessinateur, du lycée Saint-Sernais qui se trouvait à 500 mètres de Ozenne. Avec lui, nous avons réalisé des bandes dessinées à partir de 1978.

(...)

Fabrice Coget réalisait des bandes dessinées pour La Soupe à l'Ozenne, et je le fournissais en scénarios. Et donc, en 1978, j'ai eu cette idée de bande dessinée.

Là-dessus, Paris Match a publié une interview de Frédéric Dard dont la verve me laissait pantois - c'est l'auteur des San Antonio - où il disait :

"Pour être écrivain, il faut écrire tous les matins de 8 :00 à midi et demi ".

Il insistait sur la nécessité d'établir une discipline quotidienne. J'ai adopté cette règle.

Du coup, la nouvelle s'est développée. A un moment, une histoire, c'est comme une graine, ça pousse à sa propre vitesse.

(…)

 

 

1979 : comment le suspense a été intégré aux Fourmis

Une aventure dans les Pyrénées te fait découvrir le pouvoir du suspense…

La nouvelle sur Les Fourmis n'arrêtait pas de grandir et prenait la forme d'un livre. Pourtant, quand je le donnais à lire, mes amis décrochaient. Ils disaient :

" Désolé, je ne m'intéresse pas aux fourmis ".

Même ma compagne de l'époque, Catherine a entonné ce couplet :

" Écoute, Bernard, les fourmis, ce n'est pas pas mon truc… ".

Et puis, il y a cette randonnée vers un pic, à Saint-Gaudens en mai 1978 ou 1979… Nous sommes partis à la recherche d'un gîte à 13 :00. Nous n'avons cessé de monter dans des conditions dantesques, nous avons affronté la pluie, la grêle, le froid... Certains laissaient éclater leur angoisse, d'autres leur amertume. Nous avons abouti qu'à 2 heures du matin, après mille efforts, complètement épuisés et transis.

Une fois dans le gîte, comme nous grelottions, nous n'arrivions pas à trouver le sommeil. Alors, un gars, David, a raconté une très longue blague à propos d'un type qui, chaque fois que son père veut lui faire un cadeau, réclame une balle de tennis jaune. A chaque grande occasion, il ne réclame que ce seul cadeau et c'est d'autant plus étrange, qu'il ne joue pas au tennis. La blague se prolonge ainsi durant une dizaine de minutes.

Quelle était la chute ?

Il n'y en a pas ! La blague aboutit à un cul de sac, elle crée une situation de frustration.

J'ai tout de même été émerveillé : son histoire nous avait tenus en haleine, faisant oublier, le froid, l'humidité, les rancœurs, la peur. Elle nous avait apaisé et même créé un phénomène libérateur.

Cela m'a fait comprendre une chose : il faut créer chez le lecteur un manque, un désir très fort. Une fois que ce désir est présent, il faut la satisfaire à petites doses. C'est un peu du teasing. On donne un peu mais pas trop, de telle manière que le lecteur a toujours faim et avance. Si on lui donne tout trop tôt, il est rassasié et ne progresse plus. L'objectif c'est de lui faire tourner les pages pour aller jusqu'au bout.

A partir de là, j'ai écrit une nouvelle de quatre pages qui s'appelait La Cave. Je l'ai fait lire à Catherine et elle a dit :

" C'est génial ! C'est cela que je veux lire. Pas Les Fourmis. "

L'idée est alors venue de mélanger des bouts de La Cave avec des bouts des Fourmis. Le mystère de la cave allait servir de locomotive pour que les gens s'intéressent aux Fourmis. J'avais mis au point un système obsédant, à même de faire tourner les pages.

 

 

1980 : Discipline d'écriture tous les matins

Est-ce que Les Fourmis continue de se développer ?

Il y a comme un flou dans mon souvenir… En tout cas, une fois à la Fac de Droit, je n'avais plus à aller à l'école le matin. Cette libération des matinées m'a transformé en écrivain. J'ai pu suivre fermement la discipline évoquée par Frédéric Dard d'un travail d'écriture quotidien de 4 heures et demi. Cela a été une force. Je suis devenu mon propre 'patron', avec ma propre règle de vie.

Personne ne le sait mais entre 8 :00 et 12 :30, tous les jours, je suis avec moi-même en train de travailler sur une histoire.

 

 

1982 : Une fourmillière dans la baignoire

Tu vivais comment à Paris ?

Je vivais dans une petite chambre sous les toits, au 7ème étage, boulevard de Strasbourg, avec toilettes sur le palier. Ma baignoire accueillait une fourmilière. J'utilisais la douche et leur laissais la baignoire. Ce petit monde s'étalait sur un mètre de long et 70 centimètres de haut. C'était une cité avec 1 600 individus et 6 reines.

Les petites amies en visite étaient effrayées, elles avaient peur que les fourmis s'enfuient - c'était de grosses fourmis des forêts, des fourmis rousses de bois, comme l'héroïne de mon livre. Moi, j'avais surtout peur qu'elles meurent ; il est difficile d'entretenir une fourmilière. La petite communauté des éleveurs de fourmis à domicile m'apportait ses conseils.

En septembre 82, la version des Fourmis intitulée P63 fait déjà plus de 1 000 pages. Tu a alors l'ambition d'une saga comparable à Dune ou Fondation ?

Je ne cessais jamais d'écrire. Tout ce qui m'arrivait influençait mon écriture. Je n'ai pas arrêté de le réécrire, je l'ai réécrit au moins cent fois.

Il paraît qu'il y a eu une version avec des acrostiches : les premières lettres de chaque phrase formaient un récit caché  !

Oui, j'ai tenté énormément d'approches. J'avais appris que Dune avait été écrit sur les cartes du tarot, et à un moment, j'ai voulu qu'il y ait un sous-système caché dans le système.

 

 

1983 : Bernard Werber photographie des fourmis magnan

Et comment se passe ta vie d'aspirant journaliste ?

En 1983, j'ai décroché un prix la meilleure idée de reportage organisé par les cigarettes News en vue de se donner une bonne image. Mon thème ? Photographier de près des fourmis carnivores, mangeuses d'hommes. Ils offraient le voyage, sans trop y croire : ils étaient sûrs que j'allais me déballonner. Que nenni. J'ai investi mes économies pour acheter d'occasion un appareil photo Nikkormat de Nikon, avec un énorme zoom, un appareil très lourd, tellement robuste qu'il peut arrêter les balles.

Je pensais disposer de temps pour préparer mon reportage. Or, dès la semaine suivante, une équipe de scientifiques s'apprête à débarquer au centre de Lanneteau. Il est entendu qu'ils vont rester une semaine et que je peux les accompagner. Du jour au lendemain, j'ai dû partir illico presto en mars 1983.

(…)

Quid de la rencontre avec les fourmis magnan ?

Un jour, on nous a signalé qu'elles étaient sorties - elles sortaient en fonction de la chaleur. Elles formaient un fleuve noir de grosses fourmis carnivores aveugles qui avancent en anéantissant tout sur leur passage. On entend de loin le bruit des petits animaux qui se font tuer ou qui tentent de s'envoler ou de bouger. Ils reçoivent cet assaut, comme de la lave noire qui avance.

C'est un endroit où la Nature est plus forte que l'Homme et nous n'avons pas de solution : quand cette rivière de fourmis avance à environ 5 kilomètres / heure, personne ne peut l'arrêter. Si un village d'autochtones se trouve sur leur chemin, ils mettent les pieds des chaises dans des bassines remplies de vinaigre. Le grand danger, ce sont les enfants en bas âge.

Les mâchoires des magnans sont tranchantes comme des lames de rasoir. D'ailleurs les baoulés utilisent ces mâchoires pour faire des sutures : quand ils ont une plaie, ils la font mordre par une fourmi, puis ils arrachent le corps et laissent la tête plantée pour refermer la plaie.

Vers midi, quand la chaleur est à son comble, ces fourmis font un bivouac : elles creusent rapidement sous terre une sorte de nid temporaire. Il y avait à peu près 50 millions d'individus.

Nous avons suivi les fourmis et avons creusé un fossé d'à peu près un mètre de profondeur autour de ce bivouac, pour essayer de trouver la reine. J'avais préparé mon appareil.

J'imagine que vous disposiez d'un équipement pour se protéger de ces mangeuses d'homme ?

Tous les autres scientifiques - ils étaient six ou sept - portaient de grandes bottes d'égoutier avec un produit répulsif pour éloigner les fourmis. Hélas, il n'y avait pas de bottes à ma taille, il n'y avait du 36 et je chausse du 43. Donc j'avais juste mes pataugas, fourrés dans mes chaussettes.

Au moment d'entrer dans le fossé rempli de fourmis, Leroux m'a dit :

" Fais attention, elles essayent de s'introduire par n'importe quel orifice, donc, il faut les boucher. Cela consistait éviter qu'elles entrent dans les oreilles, dans les narines, dans la bouche et aussi dans les fesses - il fallait donc serrer les fesses en même temps que je faisais la manip' ".

Les fourmis m'ont rapidement recouvert tandis que les boys creusaient. J'étais sur le qui-vive avec l'appareil photo. Au moment, où j'ai enfin pu voir la reine des fourmis, j'étais entièrement recouvert et ils hurlaient

" Sors de là ! Sors de là ! ".

Mais je n'avais pas encore la photo et je restais pour l'obtenir.

A un moment, mon boy Kouassi Kouassi m'a soulevé par les bras et m'a sorti. Avec leurs machettes, ils ont raclé les milliers de fourmis qui avaient plantées leur tête dans mon épiderme - elles n'étaient pas arrivées jusqu'au sang.

Wow ! Indiana Jones n'a pas eu froid aux yeux !

J'étais là pour avoir ma photo, je la voulais et je l'ai eue ! J'ai rapporté mon premier grand reportage et il m'a bien servi. A mon retour il a été acheté par plusieurs magazines dont Ça M'intéresse.

Pour tes débuts de reporter, c'est un joli passeport.

Oui mais… Les gens de Ça M'intéresse m'ont dit :

"on vous prend le reportage mais on va le faire signer par quelqu'un d'autre ".

Ils ne t'ont même pas cité ?

Ils m'ont dit qu'ils allaient placer un petit encadré avec mes photos et signalant mon aventure. J'ai réalisé que ce métier serait difficile.

(...)

 

 

1985 : Albin Michel voudrait un essai, pas un roman

J'avais revendu plusieurs fois le reportage sur les fourmis, dont une fois à l'Evénement du Jeudi. Et j'avais aussi écrit pour eux un article qui s'appelait : " un seul cerveau pour toutes les fourmis du monde ", en mars 1985.

Là-dessus, Francis Esménard, le patron de Albin Michel, m'a envoyé une lettre écrite de sa main, avec ce mot :

" J'ai adoré votre article. J'aimerais bien que vous en fassiez un livre. "

Je suis allé chez Albin Michel, et j'y ai rencontré un dénommé Jean-Pierre Morcrette, un ancien colonel, et là, surprise ; il passe commande d'un livre sur les fourmis !

- Ça tombe bien, j'ai écrit un roman sur le sujet, je l'ai déjà envoyé à Albin Michel…

- Un roman ? Ah non ; nous voulons un essai.

- Moi, je ne veux faire qu'un roman.

- Et bien, restons-en là.

- Et si je veux faire publier mon roman par Albin Michel ?

- Alors, il faut passer par le comité de lecture qui reçoit les manuscrits.

J'ai envoyé ma dernière version, et le comité de lecture m'a renvoyé la lettre-type de refus. Pour moi, à partir de là, Albin Michel, c'était fini.

(...)

 

 

Fin des années 80 : un éditeur exprime son intérêt

Tu continues de proposer les Fourmis à des éditeurs. Au final, tu en auras écrit 111 versions !

Par bonheur, depuis octobre 1984, je m'étais lié d'amitié avec Reine Silbert, une écrivaine qui avait publié un livre féministe, L'inexpérience (1967). Elle avait été pionnière du combat pour la liberté de l'avortement. Reine Silbert était devenue une sorte de maman-mentor. Elle avait lu Les Fourmis et l'avait trouvé excellent. Son leitmotiv :

" Tu es plus écrivain que journaliste ".

Reine Silbert a accepté de lire mes versions et de m'indiquer ce qui allait ou non. Elle était persuadée que j'étais un génie.

Le simple fait que quelqu'un croit cela, déjà, ça te porte. Elle a été la première à voir en moi un écrivain - je lui ai d'ailleurs dédié Les Thanatonautes.

Un jour, Reine Silbert m'a recommandé auprès d'une amie, qui travaillait chez Olivier Orban, Françoise Roth. Elle lui avait déjà amené un écrivain, Jean-Michel Truong, dont Roth était très contente, ce qui lui donnait du crédit.

Françoise Roth a manifesté un désir de publier Les Fourmis mais avec de fortes réserves :

" Chez Orban, la science-fiction, ça n'est pas un genre que nous maîtrisons. Si nous vous publions, ce sera un tirage réduit, un petit à valoir, un mini pourcentage. Mais au moins, vous serez publié. Il reste que pour l'instant, votre manuscrit n'est pas bon. Il faut tout recommencer ".

Charmant comme attitude. J'aime beaucoup ce que vous faites, mais pourriez-vous le réécrire de A à Z !

Françoise Orban a tout de même été éclairante. Elle a souhaité regarder ce qui se vendait dans le domaine du fantastique et a parcouru le hit-parade de Livre-Hebdo. Dans les best-sellers, il y avait Le Talisman des Territoires de Stephen King et Peter Straub. Du coup, elle m'a conseillé de lire Stephen King.

" Vous n'avez qu'à démarrer par Différentes saisons. C'est le mieux pour comprendre ce qu'on attend d'un auteur de fantastique. "

J'ai lu Différentes saisons et ce livre a été l'apprentissage d'un certain style, de la gestion de la psychologie. Stephen King a le don de tenir en haleine un lecteur, de faire monter la sauce.

A partir de là, je restructure ma matière et je commence à lui donner des versions bonifiées. Mes plans sont plus charpentés, les fondations plus solides, le récit est mieux maîtrisé. Hélas, Roth n'était jamais satisfaite :

" Ça n'est toujours pas bon, il faut que tu recommences. "

Ça fait donc une douzaine d'années que tu retravailles Les Fourmis…

Et puis, coup de théâtre… Quand j'étais journaliste à l'Obs, j'avais lié amitié avec Frédéric Saldmann , un cardiologue célèbre qui vulgarisait très bien la médecine. Un jour, Saldmann me propose, fort gentiment :

" Tout de même, ça fait douze ans que tu écris ton livre et personne n'en veut. Tu ne crois pas qu'il y a un problème ? Que tu devrais faire quelque chose de plus simple. Tu as mis la barre beaucoup trop haut et visiblement, ils ne comprennent pas ton intérêt pour les fourmis. "

" J'ai une proposition : ça me démange de publier un livre de conseils de santé. Je te raconte ce que j'ai envie de mettre à l'intérieur, on le rédige ensemble et ça donnera rapidement un livre avec un ancien journaliste scientifique du Nouvel Obs et un cardiologue. En plus, j'ai un contact au Seuil. "

Donc, vite fait bien fait, nous écrivons ce livre constitué de conseils de bon sens pour vivre mieux et plus longtemps. Les gens du Seuil sont aux anges. La chef de collection veut le publier.

Ça alors ! Douze ans de refus, et là, après 15 jours de travail, c'est l'emballement général !

Hélas, au moment de nous donner le contrat, elle appelle, effondrée : il y a eu un veto de son patron au Seuil parce que nous disions que l'embompoint, ça n'était pas bon pour la santé. Lui-même était obèse et s'assumait en tant que tel. Il jugeait donc qu'il y avait une dévalorisation des gros dans notre livre.

Comme pour se faire pardonner, Roth présente notre projet à une confrère, Brigitte Massot chez Albin Michel.

(...)

 

 

1990 : Albin Michel décroche la publication de Les Fourmis

Retour chez Albin Michel, donc...

Sur place, Brigitte Massot exprime son intérêt. Et puis, au moment de partir, elle me retient le bras :

- Vous n'auriez pas un autre livre à me présenter ?

- J'en ai un autre, mais il a déjà été refusé trois fois chez Albin. J'ai rencontré Morcrette qui m'a dit que les romans, ça ne les intéressait pas.

- Vous ne pouvez pas me le montrer quand même ? Juste par curiosité.

- Si je peux, mais j'ai commencé à travailler avec Orban.

- Ils vous ont signé un contrat ?

- Non…

- Dans ce cas, vous ne travaillez pas avec eux. Il y a juste quelqu'un là-bas qui lit votre prose ; rien de plus. Donnez-le moi à lire.

Elle rappelle quatre jours plus tard :

- Vous n'avez toujours pas signé chez Orban ?

- Non.

- Nous sommes prêts à vous proposer 6 000 francs pour Les Fourmis.

- Hmm… Je suis un peu gêné, je suis engagé avec Orban.

- La différence, c'est que nous vous proposons un contrat. Eux, pour l'instant, ils ne vous proposent rien.

J'appelle Reine Silbert pour lui exposer la situation. Elle me dit d'informer Françoise Roth de la proposition d'Albin Michel.

J'appelle Françoise Roth et je m'attends à ce qu'elle m'engueule. Pas du tout ; elle renchérit aussitôt :

" Ils te proposent combien ? 6 000 francs ? OK, nous on te propose 10 000 !"

Je lui demande si elle a lu la dernière version des Fourmis et elle répond que non, mais qu'elle sent que cette fois ci c'est bon.

Incroyable ce que la concurrence peut susciter.

Que faire ? Reine Silbert me conseille de signaler à Albin Michel qu'il y a une surenchère de la part de Olivier Orban. J'explique à Brigitte Massot que Orban me propose 10 000. Elle me demande de lui laisser un peu de temps puis elle propose 15 000 !

C'est marrant, personne ne connaît cette histoire…

Cela va monter au point où Albin Michel me propose 50 000 francs et Orban 45 000 - l'un comme l'autre ne peuvent plus monter davantage.

Comme Orban m'a détecté en premier et qu'Albin a refusé trois fois mon manuscrit, je compte dire oui à Orban. Reine Silbert me déconseille d'agir ainsi :

" Tu ne peux pas dire non à ceux qui te proposent le plus ! ".

Pour sauver toutes les susceptibilités, elle recommande d'agir ainsi :

" Tu vas demander une somme démesurée, 100 000 francs. Comme cela, ils vont te dire non. Et tout rentrera dans l'ordre. "

J'appelle donc Brigitte Massot et je lui dis, tant bien que mal - j'ai du mal à articuler, c'est comme si je vendais mon bébé sur un marché d'esclaves, que je veux 100 000 francs.

- 100 000 ? C'est énorme, c'est pour les best-sellers, pas pour les premiers romans !

- Alors, vous dites non ?

- Pas du tout, attendez…

Elle tente de contacter son chef mais n'y parvient pas. Elle conclut que 100 000, c'est beaucoup trop élevé et tant pis, on laisse tomber.

Et alors, et alors...

J'informe Françoise Roth que je signe chez eux et un rendez-vous est pris avec Olivier Orban. J'arrive à 15 :00 - elle m'a demandé de venir une heure à l'avance, car elle briefer au préalable :

" Avant de rencontrer Olivier Orban, il faut que tu saches plusieurs choses… "

Là-dessus, son téléphone sonne. Elle décroche, c'est l'écrivain Bernard Lenteric qui est au bout du fil. Elle se met à parler de ses vacances, de leurs enfants… Tout cela se prolonge durant une heure, alors que c'est un jour crucial pour moi ! Je lui fais des signes. A un moment, elle regarde l'heure, il est 16 :00 : il faut y aller.

Dans son bureau, Olivier Orban me tient à peu près ce discours :

" Je dois vous l'avouer ; je ne sais pas de quoi parle votre livre. Je crois que ça parle de fourmis. Mais Françoise m'en a dit beaucoup de bien. Donc, nous sommes prêts à signer à 45 000 francs, ce qui est une somme énorme pour nous. Mais bon, il paraît que votre livre est vraiment très bon. "

J'interviens alors :

- Mais Françoise, tu as eu le temps de le lire ?

- Je n'ai pas lu la dernière version, mais je sens que c'est la bonne.

Olivier Orban revient à la charge :

- Bon, vous allez lu le contrat ?

- Je n'en ai pas encore eu l'occasion.

- Sachez qu'il y a 50 % pour les droits dérivés, idem pour les droits étrangers..

Il m'assomme alors d'un tas de détails techniques auxquels je ne comprends rien. Je repars avec le sentiment d'une jeune fille qui vient de faire l'amour pour la première fois, et ça ne s'est pas très bien passé.

Tu as tout de même signé le contrat qu'il te présentait ?

Non car, avant de partir, Orban a ajouté ceci :

" Vous savez, vous n'avez pas besoin de signer rapidement le contrat car ces temps-ci, nous n'avons pas de trésorerie. Donc, prenez votre temps pour nous le renvoyer. "

Peu après, Hervé Desinge, le rédacteur en chef de L'Echo des Savanes, m'apprend que chez Albin Michel, il y a eu une réunion très houleuse.

" Ils ont appris que tu partais chez Orban. Or, le patron, Francis Esménard était persuadé tu étais chez Albin Michel ! "

Le colonel Morcrette n'avait jamais signalé qu'il m'avait envoyé paître !… Cela faisait pourtant plus de 5 ans. En tout cas, Esménard était en colère :

" Qu'est ce que c'est que cet auteur qui était chez nous et qui part chez Orban ? ".

Desinge expique que Esménard veut me voir. Je lui précise alors que c'est trop tard, que je compte signer chez Orban. Il me répond ceci :

" Quand quelqu'un d'aussi important que Francis Esménard veut te rencontrer, tu le rencontres ! Même si c'est pour lui dire que tu ne vas pas signer chez lui. "

Les Fourmis

Nous sommes en avril 1990. Je me pointe chez Albin Michel et je suis en fait reçu par le n°2 de la maison, Richard Ducousset. Il procède de manière diplomatique :

" Je ne sais pas si vous avez signé chez Orban mais j'ai envie de vous parler de votre livre, et après, vous me direz si vous avez signé ".

Il emploie alors ces mots :

" Dans Les Fourmis, je sens des relents de Dune ".

Pan dans le mille ! Il ne pouvait donner meilleure référence…

Et comment ! De plus, à un moment, son téléphone sonne et il règle l'affaire ainsi : " Qu'on ne me dérange pas pendant une heure, qu'on ne me passe aucun coup de fil ". Sans qu'il le sache, cette phrase entrait en résonance avec ce qui s'était passé chez Orban.

Durant une heure, il m'entretient du livre. Selon lui, Les Fourmis peut marquer des générations, c'est une œuvre marquante de la littérature. Si jamais le livre sort chez Albin Michel, ils pourraient en faire un 'livre-événement'. Pour finir, il me demande si j'ai déjà signé chez Orban et je réponds " Non ". Il se déclare partant pour ce que je pourrais proposer et n'a qu'une réserve :

" Votre livre s'étale sur 1 500 pages. C'est propre à la culture américaine de publier de grandes sagas comme Dune ou Le Seigneur des Anneaux. Chez nous, il n'y a pas de marché pour cela. Ce serait un livre très cher qui ne trouverait pas son public. Il serait plus raisonnable de le ramener à 350 pages. "

Je repars joyeux, puisqu'il m'a parlé pendant une heure des Fourmis tout en donnant le sentiment de l'avoir compris. Dans le même temps, j'ai un sentiment étrange et confus. A nouveau, Reine Silbert indique la voie à suivre :

" Quand quelqu'un te manifeste autant de désir et d'intérêt, ne vas pas perdre ton temps avec ceux qui te traitent mal. Va chez ceux qui te traitent bien ".

J'ai donc choisi Albin Michel. Françoise Roth m'a appelé pour me couvrir d'insultes. Je n'ai pas osé lui dire que mon revirement était lié en partie lié à son attitude durant le rendez-vous avec Olivier Orban et à l'impression que personne ne m'avait lu chez eux.

(...)

 

 

 

L'aventurier

L'introduction de la biographie de Bernard Werber, Le roman d'une vie

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Bernard Werber est un aventurier. Ne vous fiez pas à son air bonhomme, son allure tranquille. Lancez-lui un défi et vous en aurez le cœur net. Ce garçon n'aime rien tant que les jeux. Et comme sa curiosité est sans borne, si vous lui présentez une expérience ludique inédite, il voudra s'y frotter sans tarder.

Bernard Werber est ainsi. Ouvert à tout. Enfin presque. Il a quelques lacunes, conserve quelques territoires inexplorés et dans lesquels il n'a aucune intention de s'immiscer - comme le jazz auquel j'ai vainement tenté de le séduire. Nobody's perfect.

Il reste que ce Pokémon particulier a de quoi étonner. N'a-t-il pas risqué une mort dantesque juste pour l'envie de capturer un cliché unique ? N'a-t-il pas réussi à dompter par lui-même, par sa seule sagacité, sa good vibration bien à lui, une maladie du dos que l'on juge habituellement fatale, sans issue ? Si votre menu romanesque vous porte vers la banalité, alors désolé, vous n'en trouverez point ici.

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Si l'on demande quelle est la profession de Werber, la plupart répondront 'écrivain'. De fait, Werber est un auteur doté d'une imagination fantastique, nourrie par un sens de l'observation affiné, une intelligence démesurée. Pourtant, plus les années s'écoulent dans le grand sablier du Temps et plus son rôle se diversifie. Werber s'apparente à une forme moderne d'Esope ou de La Fontaine, soit un penseur qui userait d'une forme ludique pour véhiculer son message.

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Comme on pourra le voir dans ces pages, dès sa première publication, Les Fourmis, il a voulu apporter une réflexion sur l'humanité, au travers de la description de cette consœur. Comme elle nous a précédé de plusieurs millions d'années, elle aurait, Werber en a la conviction, des leçons à nous apporter. D'ailleurs, suite à la parution de Les Fourmis, il a déploré qu'un grand nombre de lecteurs l'aient apparemment perçu au premier degré, soit comme l'histoire d'une fourmilière, alors qu'il souhaitait mettre en perspective les errements de l'humanité. Dans ses moutures suivantes (Le jour des fourmis, La révolution des fourmis), il s'est acharné à mettre les points sur les i.

Au fil des œuvres, ce besoin de véhiculer une vision du monde, et de stimuler des prises de conscience est devenu plus accru. Que ce soit dans Nous les Dieux, La Troisième Humanité ou La Boîte de Pandore, Werber accentue ce penchant de philosophe de son époque, qui distille toujours davantage d'idées fortes. Depuis 2018, il va jusqu'à organiser des sessions au cours desquelles il propose au public de découvrir leurs vies antérieures. Cette position est assumée sans détours, comme s'il estimait qu'il est temps pour lui de passer à la vitesse supérieure quant à certaines idées qui lui tiennent à cœur.

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Que dire ? Certaines des théories de Werber peuvent laisser sceptique, comme lorsqu'il imagine un futur où les chats auraient pris le relais sur les Hommes. Toutefois, il en tire des intrigues particulièrement originales, alors ne boudons pas notre plaisir. N'oublions pas qu'un Clifford D. Simak a réalisé une œuvre de science-fiction qui est entrée dans la légende : Demain les chiens. Alors, si on peut l'accepter pour les chiens, pourquoi pas les chats ?

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J'ai personnellement connu plusieurs personnes qui avaient pareillement développé leur propre grille de lecture du monde, du passé comme de l'avenir. Le point troublant, c'est qu'elles essayent chacune d'étayer ce point de vue en citant des faits, qui viennent corroborer leurs thèses. Or, il se produit toujours, ici ou là, des événements qui semblent confirmer ce que l'on présente comme une intuition. De là à leur donner valeur de vérité, il y a un océan à franchir. Toujours est-il que Werber peut dériver vers cette sensation d'avoir vu juste à partir de faits isolés. Retenons une chose : il est à la recherche d'une vérité. Et cette quête en soi, a du bon, aussi longtemps que l'on intègre que d'autres poursuivent une même quête sur des voix parallèles.

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" C'est un précurseur, il a un temps d'avance " juge son amie Marie-Pierre Planchon. " Et comme d'autres précurseurs, il n'est toujours bien reçu par ses contemporains ".

Cela c'est sûr ! Comme on peut s'y attendre, ce no man's land dans lequel il opère, à la frontière de plusieurs genres, n'est pas compris par certains. On aimerait répondre à ceux qui froncent les sourcils que le statu quo, par nature a rarement fait avancer les choses. Bien des penseurs ou artistes célébrés de nos jours ont dû braver la gangue du diktat des bien-pensants. Rappelons aussi que, durant les années 60 et 70, on célébrait volontiers ceux qui sortaient des sentiers battus. Rentrer dans le rang est certes confortable, mais est-ce réellement ce que l'on attend d'un artiste ?

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Un facteur amusant, lorsqu'on lit Bernard Werber, c'est qu'il émaille ses œuvres de clins d'œil facétieux à ce qu'il a vu. On reconnaît aisément le Nouvel Obs dans le magazine Le Guetteur Moderne auquel participe la journaliste Lucrèce Nemrod. Parfois aussi, au sein de certaines intrigues, Werber utilise nommément des personnages qu'il a croisé sur son chemin, telle Lin Mi - qui est intervenue dans l'adaptation japonaise de Les Fourmis - ou Stéphane Krausz qui a réalisé le documentaire Le Conteur du Futur. D'autres références sont plus subtiles et si les intéressés se reconnaissent, il est probable qu'ils apprécient modérément la façon dont ils sont dépeints - même s'il faut parfois opérer une certaine gymnastique pour superposer la personnalité réelle à celle qui est décrite. Bernard Werber règle ainsi quelques comptes de façon feutrée. On s'amuse comme on peut.

L'écriture d'une biographie a quelque chose de fascinant. Lorsque je recoupe ce qui a été raconté par certains avec les faits, je tombe souvent des nues. On vous parle parfois d'acteurs qui en réalité n'ont jamais participé à un tournage précis, de dates 'impossibles', d'événements évoqués avec le point de vue du moment mais qui n'ont pas encore eu lieu… Parfois aussi, les uns contredisent ce que affirment d'autres. Il en ressort une étrange mixture dont il faut trier le bon grain de l'ivraie.

En tout cas, cette matière n'est pas toujours d'une fiabilité à toute épreuve. Ce que les uns et les autres ont retenu de ce qu'ils ont vécu peut se voir enjolivé, caricaturé, sublimé ou déprécié. Au fond le souvenir est un miroir déformant. La présente biographie n'est pas exempte de telles curiosités. La base est une dizaine d'heures d'interviews que Bernard Werber a bien voulu m'accorder. Elle a été complétée par énormément de témoignages de ceux qui l'ont côtoyé. Werber a relu le tout, procédé à des coupes sur lesquelles je m'abstiendrais de commentaires.

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Cet écrivain n'est pas mon favori et c'est sans doute mieux ainsi. Dans mon panthéon personnel de la littérature, Philip K. Dick trône largement en tête, suivi de près ou de loin par David Lodge, Robert Penn Warren, Amélie Nothomb et d'autres. Pour ce qui est de Werber, je suis avant tout admiratif de son savoir-faire. Pour le reste, je passe souvent d'une température à une autre lorsque je me frotte à ses créations. Ainsi, son court-métrage Nos amis les humains m'a caressé l'âme d'une patte féline et pourtant, le film Nos amis les Terriens, qui en a été le prolongement m'a laissé sur ma faim, parfois même horripilé, par sa vision clinique, moraliste et pavlovienne du genre humain. Que dire ? Au moins, je lui sais gré d'avoir essayé.

Dr Jekyll

Il est également vrai qu'il existe deux facettes de Werber, dont l'un fascine et l'autre peut intimider.

L'une est un ersatz de moine bouddhiste, humble et chaleureux, qui paraît aspiré par un idéal de sagesse. Un être de plume détaché et philosophe.

La face cachée de la lune est celle du scientifique de laboratoire, isolé du monde par une carapace d'équations, un docteur Jekyll désabusé, qui pourrait sembler à tort méprisant de ses semblables, réduits à un vaste troupeau de dominants / dominés. Cet entomologiste en combinaison anti-microbienne pourrait sembler dépourvu de compassion pour les hamsters qu'il observe, une règle à calcul sur l'oreille.

Curieusement, le personnage peut passer dans une même journée de l'approche zen à une certaine vision étriquée de l'histoire humaine. Précisons tout de même que le Werber obscur est minoritaire et que la lumière l'emporte sur le taciturne.

le rire du cyclope

Je n'ai pas lu tous les romans de Werber, juste une bonne dizaine. Ils m'ont procuré des impressions variées. Une palette très large car quand cet écrivain est bon, il est grandiose. Ainsi, j'ai fortement aimé Le jour des fourmis, Le rire du cyclope, Depuis l'au-delà... Parfois aussi, j'ai été moins accro, allant jusqu'à décrocher temporairement, à 'sortir du film', à attendre que cela se termine sans réellement me prêter au jeu. J'ai eu bien des discussions avec Bernard, et j'ai compris une chose : il n'écrit pas pour moi.

Au fond, cela tombe sous le sens.

Il écrit pour vous. Pour toucher des millions d'individus.

Hawaii

Prenons un parallèle. L'album que j'ai le plus écouté a été créé par un groupe, The High Llamas. Tout se passe comme s'ils composaient de la musique rien que moi. C'est inexplicable, mais c'est comme cela. Ils font des disques comme je les aime. Seulement voilà, lorsqu'ils sont venus à Paris (j'emploie le passé car j'ai l'impression qu'ils ont jeté l'éponge, snif), nous étions une centaine tout au plus, dans une petite salle à l'extérieur de la capitale. D'ailleurs, à la fin d'un concert, je suis allé voir le chanteur pour lui dire que leur disque 'Hawaii' est celui que j'avais le plus écouté. Il ne parvenait pas à y croire. Il m'a dit :

"Quoi, plus que les Beatles ?"...

En tout cas, nous n'avons été qu'un petit nombre à les apprécier.

voie lactée

CQFD. Werber, lui a un message universel. Il touche des gens de toutes conditions, des jeunes qui le reste du temps ne lisent pas, des voisins de palier qui sont à la recherche d'un mix d'aventure, de philosophie, de conseils de vie... Un cocktail qu'il maîtrise à merveille.

La réalité est ailleurs. En vrai, je suis fan du personnage. Désarçonné par sa simplicité. Je savoure la façon zen dont il se sort de certaines interviews traquenards alors qu'il est passé à la moulinette par des détracteurs qui s'affichent ouvertement comme tels. Au fil des années, Werber a concocté une personnalité médiatique à la Jonathan Livingstone le Goéland, qui lui donne l'air de survoler les affres terrestres d'un sourire de Dalaï Lama. Bien joué, Bernie !

De vous à moi, je n'adhère pas à certaines de ses théories. Je garde mes distances sur un grand nombre de points. Parfois, je n'arrive simplement pas à 'marcher dans la combine'.

Désolé, je ne parviens pas à imaginer comment un chat à qui l'on a greffé une clé USB va se connecter à des sites Web et accéder ainsi à toute la connaissance humaine. Désolé, il me manque des chaînons. De même, je ne m'autorise pas à croire qu'une expérience menée sur des rats pourrait autoriser une conclusion sur les humains. Ou alors qu'on me présente le rat qui a construit les pyramides d'Egypte… Parfois aussi, j'ai des réserves sur des détails que certains trouveraient sans doute sans importance, comme lorsque l'âme de Jim Morrison qui flotte au Père Lachaise se révèle un fan du groupe Van Halen.

Mais ce n'est pas grave. J'apprécie le fait que l'on puisse oser formuler de tels points de vue, aussi abracadrants puissent-ils sembler. Les formuler, les défendre, jouer avec.

Bref, ce garçon est "perché" ! Mais pas plus que Dali ou Tim Burton.

Enfin, Bernard Werber suscite un étrange sentiment que vous avez sans doute éprouvé vis-à-vis d'êtres chers : j'ai régulièrement besoin de savoir qu'il va bien. Il nous est précieux. Il fait partie de ces personnes rares dont on apprécie de savoir qu'elles existent.

Daniel Ichbiah

Comment j'ai connu Bernard Werber

Daniel Ichbiah Bernard Werber
Daniel Ichbiah en 1995

1995...

C'est la grande révolution d'Internet et du multimédia...

C'est une époque où la télé, les radios et autres médias se posent tout plein de questions sur ce domaine et où ils font régulièrement appel à des journalistes spécialisés jeu vidéo ou Internet pour traiter de ce domaine.

Daniel Ichbiah en 1995

En tant que journaliste spécialisé, je suis aux premières loges. Les passages télé se succèdent. J'ai conservé quelques vidéos et elles sont touchantes comme lorsque mon chat, paisiblement installé sur mon écran car il y fait chaud, se lèche copieusement les pattes tandis que je tente d'expliquer en quoi Internet est une révolution !

Bio Bill Gates

Je viens de sortir la biographie de Bill Gates chez Pocket. J'ai eu un droit à un passage au 20 heures de France 2 et à bien d'autres retombées. Le livre s'est classé n°9 des ventes. Autant dire que ça se passe bien.

Paris Match m'a envoyé aux USA afin de réaliser une interview de Bill Gates, je traite des pages 'Cyber' dans un magazine branché qui s'appelle MAX, je fais des chroniques sur ce sujet dans VSD...

Nuit Cyber

Voilà que Canal+ s'y met. Alain Le Diberder qui est directeur des nouveaux programmes s'est mis en tête de réaliser une "Nuit Cyber", soit une nuit consacrée à cette nouvelle révolution, programmée pour le 26 janvier 1996.

Nuit Cyber

Chine Lanzman, qui anime l'émission Cyberculture a été chargée de proposer deux olibrius pour réaliser des textes drôles sur la cyberculture. Et elle choisit deux personnes : moi-même et Bernard Werber. Il se trouve que cet écrivain alors célèbre pour le succès des Fourmis est aussi un grand fan de science, de high tech et de jeux vidéo. Le duo est formé.

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A l'époque, je ne connais pas Werber, je n'ai pas encore lu Les Fourmis - ce que je m'empresse de faire aussitôt, pour ce livre comme Le Jour des Fourmis.

Et comme nous devons travailler ensemble, Bernard Werber et moi-même nous rencontrons très souvent. Je découvre un drôle de petit lutin jovial, qui a un univers fort particulier. Par exemple, dans un grand cahier, lui et son épouse ont placé des photos de leur fils Jonathan jour après jour - à une époque où il faut encore prendre des clichés "à l'ancienne", les faire développer. Werber me fait découvrir des jeux vidéos qu'il apprécie, je découvre un étrange personnage féru de science et réputé comme tel mais également capable de faire des blagues de lycéen !

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Par exemple, quand je l'appelle et lui dis :

- Allo, c'est Daniel Ichbiah à l'appareil.

Il répond :

- Salut, Daniel Ichbiah à l'appareil !

Puis il éclate de rire.

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En tout cas, à cette époque, je bosse sur un livre qui va être consacré aux objets intelligents et connectés - je suis un peu trop en avance, ça m'a parfois joué des tours. Bernard Werber me conseille plusieurs lectures. Je découvre la série Les robots d'Asimov que j'avais négligé. Et surtout, il m'introduit à celui qui va devenir mon auteur préféré, Philip K. Dick.

Et donc voilà, nous nous voyons souvent, bien au-delà du travail que nous a commandé Canal+. D'une certaine façon, ce personnage me fascine. Il ne ressemble à personne. Il est incroyablement sympathique, tout en étant parfois désarmant pour son humour candide. D'ailleurs, il est étonnant de voir comment ce que nous livrons à Canal+ est incroyablement différent. Werber donne volontiers dans des blagues bon enfant.

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Et puis, un jour, il me semble que c'est à l'autombe 1996, j'appelle Bernard Werber, et ce jour là, il broie du noir. Il s'en est d'ailleurs confié dans son blog personnel où il écrit :

"1995 Déprime. Un peu dégoûté du monde des livres, je me mets à peindre. Puis je me reprends et écrit "La Révolution des Fourmis". Pas le choix. Vu qu'il n'y a que cette vitrine de connue, je vais l'utiliser pour continuer à faire passer mes idées."

Et oui... Je l'ai compris bien plus tard, mais Werber vivait alors fort mal la mévente de son livre Les Thanatonautes. Toujours est-il que ce jour-là, quoi que je dise est passé à la moulinette d'une humeur sombre.

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A un moment, pour soulager l'atmosphère, je lui parle d'un livre que je viens de sortir sur les objets intelligents. Et là, Bernie lâche une phrase qu'il ne faut jamais au grand jamais lâcher à un artiste dont l'oeuvre vient de sortir. Il me dit, désabusé, que ça ne marchera pas... (Je précise que Werber ne s'en souvient pas et affirme qu'il ne m'aurait jamais dit cela).

A tort ou à raison, les relations se sont quelque peu distendues. Nous nous sommes revus de temps à autre à l'occasion de salons ou festivités. Mais il manquait un petit je ne sais quoi...

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Au fil des années j'ai vu Bernard décoller vers les cimes. Et conserver une belle simplicité dans les rapports humains. Chaque fois que j'avais une interview à faire, que ce soit pour un magazine, pour Youtube ou autre, il a répondu présent. Et quelque chose d'intime a dû subsister car lorsque j'ai évoqué l'idée de cette biographie en 2018, il m'a même dit :

J'accepte parce que c'est toi.

Cool, Bernie !

Du coup je m'autorise une citation éclairée de Werber...

"Les générations futures se moquent des exploits réels, seul compte le talent du biographe qui les relate. Avis aux grands de ce monde : peu importe ce que vous accomplirez, la seule façon de vous inscrire dans l'Histoire, c'est de vous trouver un bon biographe."

Bernard Werber - L'Empire des Anges


Une biographie relue et corrigée par Bernard Werber lui-même

Daniel Ichbiah avec Bernard Werber

Bernard Werber a souhaité relire ce que j'avais écrit. J'ai longuement hésité car jusqu'à présent, cette pratique n'a pas toujours été bien vécue par les intéressés. Werber a argumenté comme quoi il pourrait relever les éventuelles erreurs et les corriger. Finalement, j'ai pris avis auprès de Frederic Thibault, l'éditeur de la biographie chez City Editions qui a trouvé que ce serait une bonne chose.

Bernard Werber a donc consacré une semaine à opérer un travail de rectification des noms et a reformulé / effacé certaines choses sur l'intégralité de la biographie.

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texte Daniel

Médias obtenus sur la biographie de Bernard Werber

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juin 2019

Décryptage de 7 oeuvres de Bernard Werber

Dans ces extraits du livre, Bernard Werber revient sur la genèse de 7 de ses livres :

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et n°3 avec Michael Jackson, Black or White ? (en décembre 2014)